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Le dialogue social à l'ère de l'IA. Représentation, négociation et recomposition des rôles

Dernière mise à jour : il y a 8 heures




Pauline de Becdelièvre

Professeure des Universités

IUT de Sceaux, Université Paris-Saclay, RITM*


Anne-Claire Viémont

Directrice nationale IGENSIA RH


*Membre du corps professoral de l' EDBA Paris-Saclay / Business Science Institute




Introduction


Le dialogue social traverse une période de recomposition profonde. Les mutations technologiques, les nouvelles formes d'emploi et la reconfiguration des rapports collectifs de travail contraignent les acteurs à repenser à la fois les formes et les contenus de la négociation. Directions, syndicats, professionnels RH se retrouvent engagés dans un processus dont les contours restent largement ouverts. Cette recomposition n'est pas un simple ajustement technique. Elle engage des questions de fond sur la légitimité des représentations, l'architecture des rapports de force et la capacité des organisations à produire collectivement du sens.


La recherche comparée entre la France et les États-Unis sur les comportements syndicaux offre un révélateur saisissant de ces dynamiques. Elle met en lumière une tension structurelle entre deux logiques d'engagement collectif, l'une ancrée dans l'image publique des organisations syndicales, l'autre dans leur utilité concrète au niveau de l'entreprise. Cette tension a des implications pratiques considérables pour les professionnels RH.


I. Deux logiques d'adhésion syndicale


La convergence des taux de syndicalisation entre la France et les États-Unis, autour de 10 % dans les deux cas, constitue un paradoxe apparent. Les contextes institutionnels sont radicalement distincts. La France dispose d'un système d'extension des conventions collectives qui fait bénéficier l'ensemble des salariés des accords négociés, indépendamment de leur appartenance syndicale. Aux États-Unis, l'adhésion conditionne directement l'accès aux droits négociés.


Ce que la comparaison révèle, c'est que derrière des chiffres similaires se dissimulent deux cultures de l'engagement. En France, la décision de s'affilier est largement déterminée par des considérations d'ordre macro-institutionnel. L'image médiatique des confédérations, leur positionnement politique, leur capacité à peser sur les grands arbitrages nationaux orientent le choix bien plus que l'action observable au sein de l'entreprise. C'est l'étiquette syndicale, CGT, CFDT ou UNSA, qui commande l'adhésion. Aux États-Unis, la logique est inversée. Ce sont les résultats concrets obtenus dans l'organisation, les gains salariaux, les conditions de travail, la protection face aux décisions managériales, qui commandent l'adhésion.


Cette différence n'est pas anecdotique. Elle signale deux manières de concevoir la représentation collective, l'une comme affiliation identitaire à un acteur du champ politique et social, l'autre comme délégation instrumentale à un agent de négociation. Dans les deux cas, le défi pour les DRH est de comprendre ce qui motive réellement les salariés dans leur rapport au collectif, avant d'en tirer les conséquences sur l'animation du dialogue interne.


II. L'intelligence artificielle comme révélateur des fragilités du dialogue social


L'introduction de l'intelligence artificielle dans les organisations ne produit pas seulement de nouvelles questions à négocier. Elle transforme les conditions mêmes dans lesquelles la négociation se déroule. Les recherches récentes distinguent deux registres d'impact qu'il serait réducteur de confondre.


Sur la forme d'abord. La négociation collective se dématérialise, s'hybride, intègre des outils de résumé automatique et de traduction en temps réel. Elle s'ouvre à de nouveaux acteurs, directeurs des systèmes d'information, experts techniques, dont la présence reconfigure les rapports de pouvoir autour de la table. Le format traditionnel de la négociation, construit sur la confrontation directe et le rapport de force symbolique, perd une partie de ses repères habituels.


Sur le fond ensuite. L'IA déplace les frontières entre métiers, accélère des transitions professionnelles dont l'ampleur reste difficile à anticiper et soulève des questions de traçabilité algorithmique que les cadres juridiques actuels peinent à saisir. Pour que la négociation sur ces enjeux soit possible, encore faut-il que les parties disposent d'une compréhension minimalement partagée de ce dont il s'agit. Or l'asymétrie de compétences entre directions et représentants syndicaux sur ces sujets est souvent considérable.


La réponse ne peut être ni le déni ni la délégation unilatérale. Elle suppose que les professionnels RH assument un rôle pédagogique à l'égard de leurs interlocuteurs syndicaux, non pour les instrumentaliser, mais parce que la qualité de l'accord dépend directement de la qualité du débat qui le précède.


III. Vers une conception renouvelée du dialogue d'entreprise


Les travaux de Mary Parker Follett permettent de dépasser la représentation binaire du dialogue social comme rapport de forces. Follett distingue trois configurations relationnelles, la domination, la soumission et l'intégration. C'est cette dernière seule qui produit des solutions durables, en ce qu'elle ne cherche pas à trancher un rapport de force mais à reconfigurer le problème de manière à ce que les intérêts des parties puissent être satisfaits simultanément.


Appliquée à l'actualité du dialogue social, cette perspective conduit à reformuler la position des professionnels RH. Leur rôle n'est pas de neutraliser la conflictualité, ce serait nier la réalité des rapports de travail, mais d'en faire une ressource pour l'organisation. Cela suppose une posture symétrique. Se former soi-même à l'IA autant qu'accompagner ses interlocuteurs à s'y former. Accepter que l'incertitude sur les impacts soit partagée plutôt que gérée unilatéralement.


Par ailleurs, la restriction du dialogue social aux seuls représentants syndicaux constitue aujourd'hui une limite croissante. Les attentes des salariés se diversifient, les formes d'expression informelle se multiplient et les enjeux traversent des frontières que les institutions du dialogue collectif classique peinent à couvrir. Le défi des professionnels RH est d'articuler ces différentes échelles, représentation institutionnelle et parole directe, négociation formelle et délibération quotidienne, sans que l'une ne disqualifie l'autre.


Comment relier théories et pratiques ?


Sur le plan théorique, ces travaux enrichissent la compréhension des déterminants de l'engagement syndical en soulignant le poids des architectures institutionnelles sur les comportements individuels. La comparaison franco-américaine montre que des niveaux de syndicalisation identiques peuvent recouvrir des logiques d'action radicalement différentes, ce qui invalide toute lecture purement quantitative du fait syndical.


Sur le plan managérial, les implications sont directes. Les DRH ont intérêt à investir dans la montée en compétences de leurs interlocuteurs syndicaux sur les sujets technologiques, non par philanthropie mais parce que la qualité des accords en dépend. La conception du dialogue social doit s'élargir au-delà des canaux institutionnels pour intégrer les nouvelles formes d'expression des attentes salariales. Face à l'IA, la posture gagnant-gagnant n'est pas un idéal normatif mais une nécessité pratique. Les organisations qui négocient tôt et en confiance absorbent mieux les chocs de transition que celles qui attendent l'épreuve de force.


Pour aller plus loin


De La Haye, D. C., Keyes, A., de Becdelièvre, P., Frangi, L., & Fiorito, J. (2026). Prosocial Unionism, Workplace Instrumentality and the Union Experience in the United States, Canada and France. British Journal of Industrial Relations.


De Becdelièvre, P., Galiere, S. et Grima, F. (2025). Présentation du numéro spécial la GRH face aux nouvelles formes de travail et d’emploi. @GRH, 55(2), 9-12. https://doi.org/10.3917/grh.055.0009.



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